La guérison : Mythe ou réalité ?
La guérison est un thème familier aux personnes souffrant d’un trouble de l’alimentation. En effet, quelle personne aux prises avec ce type de désordre ne s'est pas un jour posée la question : « La guérison était-elle vraiment possible ? ». Dans les moments particulièrement sombres, plusieurs d'entre nous arrivent à en douter. C'est la raison du témoignage que j'effectue aujourd'hui.
Je m'appelle Mariane, j'ai 28 ans et j'ai souffert de boulimie et d'hyperphagie pendant cinq longues années, soit de l'âge de 15 à 20 ans. C'est années furent les plus difficiles de toute ma vie et j'ai sérieusement pensé ne pas pouvoir m'en sortir. Pendant cette période, j'ai souhaité mourir plusieurs fois plutôt que de continuer à vivre cet enfer et j'ai songé mettre fin à mes jours à maintes reprises. Malgré tout, je peux dire aujourd'hui que le rétablissement existe vraiment et que la guérison est possible.
J'ai eu une enfance assez difficile puisque mon père était alcoolique et que ma mère a été diagnostiquée comme maniaco-dépressive. Ces facteurs ont fait en sorte que ce n'était pas toujours « joyeux » à la maison, pour employer un euphémisme. Naturellement, mes parents n'étaient pas les plus attentifs qui soient, et j'ai donc été plus ou moins laissée à moi-même la majeure partie de mon enfance. J'étais une enfant plutôt sage qui s'est rapidement tournée vers les livres pour pallier au sentiment de solitude qui venait de la négligence de mes parents. Je sais maintenant que cette situation a certainement eu un impact sur le développement de mon trouble alimentaire. En effet, les troubles alimentaires ont souvent beaucoup plus avoir avec un manque de confiance en soi et une faible estime de la personne, que la nourriture elle-même et je n'étais certainement pas la fillette qui avait le plus confiance en elle !
Mon trouble alimentaire a débuté de façon assez anodine. Mes parents étaient séparés depuis ma 12e année, et j'habitais seule avec mon père. Celui-ci n'allait vraiment pas bien et ses problèmes d'alcool altéraient énormément son comportement. J'ai donc dû déménager de mon Abitibi natale pour la grande ville (Montréal) à l'âge de 15 ans, puisque ma mère y habitait depuis peu. Très nerveuse à l'idée de commencer les classes dans une nouvelle école, je ne me sentais vraiment pas bien dans ma peau. Je me trouvais « grosse » à 135 livres pour 5 pieds 6 et je voulais absolument maigrir avant de commencer les classes. J'ai donc décidé de faire un régime avant de débuter l'école pour perdre les 15 livres que j'avais « en trop »... Grave erreur ! En effet, je me suis astreinte à un régime très sévère que j'ai à peine été capable de tenir 3 jours avant de faire la première compulsion de ma vie. J'avais une rage incontrôlable de nourriture et j'ai engouffré tout ce qui pouvait me tomber sous la main. Naturellement, le sentiment d'échec et de déception n'a rien fait pour augmenter mon estime de moi. J'ai donc vite tenté « d'effacer » les dommages faits à mon régime par ce petit épisode de compulsion en recommençant un régime encore plus sévère qui a mené directement à une autre crise. Je ne comprenais vraiment pas ce qui se passait. Je commençais tranquillement à entrer dans le cycle infernal de la boulimie. Les classes ont finalement débuté et j'avais pris 5 livres ! Quelle honte ! Quel échec ! S'en était vraiment trop, je me sentais comme un monstre, une loque humaine, un déchet. Mon sentiment de honte et de haine pour mon corps était tellement fort, que j'ai finalement décidé de ne plus aller en classe jusqu'à ce que j'aie atteint un poids « acceptable ». Ma mère n'a pas cru bon de protester, j'avais toujours pu faire ce qui me plaisait de toute façon, ni bien entendu mon père, auquel je refusais maintenant de parler, chose qui ne semblait pas le déranger outre mesure. Personne donc n'était là pour arrêter l'incroyable descente aux enfers qui allait suivre.
C'est ainsi que je suis devenue une décrocheuse scolaire à l'âge de 15 ans. Toute mon énergie allait maintenant être dévouée à perdre les livres en trop, que j'avais accumulées en restant chez ma mère. Malheureusement, je n'avais aucune idée de la façon adéquate de perdre du poids et je suis devenue de plus en plus obsédée par la nourriture. Plus j'essayais de perdre du poids, plus je semblais engraisser. J'ai commencé à m'isoler, à ne plus vouloir voir mes amis. J'avais beaucoup trop honte de mon corps. J'ai ensuite graduellement cessé d'aller aux réunions de famille, pour finir par ne même plus répondre au téléphone. Une chose, une seule, occupait mon esprit : La bouffe. J'alternais entre des épisodes de restrictions sévères et des épisodes de compulsions monstrueuses. Lorsque j'eu atteint le poids fatidique de 160 livres, je me sentis comme si j'allais éclater de l'intérieur tellement la haine de moi-même était forte. J'ai donc cessé de manger, littéralement, pendant 2 mois. Je me permettais simplement deux petits pots de nourriture pour bébé, en plus d'un verre de jus, chaque jour. J'ai perdu 40 livres, du début mai au mois de juillet. J'ai également perdu ainsi la plus grande partie de ma masse musculaire ! C'était un cauchemar. Pendant 5 ans, j'ai mis ma vie sur pause. Je ne suis pas allée à l'école, je n'ai été en contact avec presque personne et ma vie a été entièrement dévouée à mon obsession pour la nourriture.
Je ne me souviens plus ce qui a fait en sorte que j'ai décidé d'appeler à l'hôpital Douglas. J'aimerais dire qu'il y a eu un élément déclencheur, un évènement qui a fait un comme un « déclic » dans ma tête, mais je ne me souviens de rien de tel. Je crois tout simplement qu'un jour, j'en ai eu assez de souffrir. Je ne pouvais plus aller plus bas. Tout autour de moi n'était que noirceur et je pensais de plus en plus à la mort comme une délivrance. Soit j'en finissais avec la vie, soit j'allais chercher de l'aide. J'ai fait
mon choix. J'ai donc appelé à la clinique des troubles alimentaires de l'hôpital Douglas. Une intervenante m'a fait passer une entrevue au téléphone et m'a offert un rendez-vous. J'ai ensuite été traité à la clinique pendant un an. Je ne peux pas dire que cela a été facile, mais je peux sincèrement dire que sans cette aide, je ne crois pas que je serais encore vivante aujourd'hui. Lors de ce traitement, j'ai compris les mécanismes qui m'ont mené à devenir complètement obsédé par la nourriture. J'ai réalisé que je n'étais pas seule, que des centaines de personnes étaient aux prises avec les mêmes obsessions que moi. J'ai compris que je n'étais pas folle, j'étais tout simplement malade. Avec l'aide de l'équipe de l'hôpital, j'ai graduellement repris confiance en moi. Je me suis inscrite à l'éducation aux adultes afin de terminer mon secondaire par correspondance. J'ai peu à peu repris goût à la vie.
Aujourd'hui, je suis bachelière en science politique et je suis de nouveau sur les bancs de l'école où j'étudie dans un domaine que j'adore. J'ai eu la chance de rencontrer un homme extraordinaire dont l'amour et le soutien ont changé ma vie. Merci François. J'ai eu la chance de visiter avec lui la Chine, la Thaïlande, la Russie et d'habiter en France. Je reviens également de mon premier voyage en solo au Guatemala, un rêve que je caressais depuis des années. Je ne peux pas dire que tout est toujours parfait, qu'il n'y a pas des jours où j'aime moins mon corps, mais à tous les jours, je le respecte. Je mange ce que je veux, quand je veux et la nourriture est maintenant source de plaisir et de joie dans ma vie.
La guérison : Mythe ou réalité ? J'aimerais donc dire à tous ceux et celles qui souffrent en silence que, oui, la guérison est possible. Oui, peut devenir une réalité. Oui, vous pouvez sortir d'un trouble alimentaire et oui, la vie peut être belle. Il suffit de faire le choix d'aller chercher de l'aide et de faire confiance aux gens qui vous aideront. Alors tout est possible. Bonne chance à tous et à toutes.
Madame, Monsieur,
Je vous écris cette lettre avec plaisir pour vous dire à quel point ANEB m'a aidé dans mon rétablissement. C'est à l'âge de 18 ans, suite au divorce de mes parents, que j'ai développé un trouble alimentaire. À cette époque, mon apparence me préoccupait beaucoup. Je me trouvais grosse (à 125 livres - 5'4'') et une amie m'a fait part de sa façon de rester mince: se faire vomir après les repas! Cette idée, bien qu'inappropriée pour moi, est demeurée présente inconsciemment. Par la suite, elle s'est transformée en anorexie. Ce fut le début de ma descente vers l'enfer. Afin de perdre du poids, j'ai donc radicalement coupé mes calories (une banane et un muffin par jour, en plus de quatre heures d'aérobie!). À ce rythme, je me suis mise à fondre à vue d'oeil et je recevais des compliments sur mon courage et ma ténacité. Ce renforcement, disons, positif m'amena davantage dans l'enfer qu'est l'anorexie, et ce, à mon insu, car l'on devient impuissant et sous le contrôle du trouble alimentaire. Je deviens consciente que ce comportement n'était pas « normal ». Les gens autour de moi restèrent longtemps dans l'ombre, car j'étais devenue experte dans la manipulation et le mensonge. J'ai donc fait une thérapie avec une psychologue qui ne connaissait pas tellement les troubles alimentaires. À ce moment, j'ai fait appel aux services de l'hôpital Douglas, mais ne correspondant pas aux critères diagnostiques du DSM (pas assez maigre, pas de perte des menstruations, etc.), l'aide demandée me fut refusée. Par la suite, j'ai connu un médecin spécialisé avec cette problématique et il m'a suggéré de participer à un groupe donné par une travailleuse sociale à l'hôpital Notre-Dame. Étant enceinte, la thérapeute a dû mettre fin au groupe et ne fut jamais remplacée. Toutefois, c'est grâce à ce groupe que j'ai connu ANEB et qui a été pour moi ma bouée de sauvetage. J'ai fait deux groupes avec ANEB (environ 6 mois chacun) et j'ai réussi, avec l'aide des animatrices et le soutien du groupe à me sortir de cet enfer. J'ai frôlé la mort. En janvier 2000, je pesais 85 livres, mes menstruations se sont arrêtées pendant 7 ans, ma pression artérielle était d'environ 90/30 et suite à un test de densitométrie osseuse, le résultat indiqua un début d'ostéopénie. Ceci aurait pu être évité ou minimisé avec un traitement psychologique adéquat. De plus, je n'aurais pas perdu 12 ans de ma vie à vivre avec l'obsession de la minceur et l'anorexie. Je me considère extrêmement chanceuse d'être sorti de cet enfer avec si peu de séquelle, car j'aurais pu mourir et ne jamais guérir.
ANEB m'a donc donné une seconde chance de vivre ma vie pleinement, libre de l'anorexie, du comptage des calories et de l'obsession de la minceur; image tant véhiculée dans notre société actuelle (média, télévision, revues, photos modifiées, sites internet, etc.). Oui, c'est possible de se libérer de cette dépendance, mais non seul. Les pressions faites sur les femmes (et de plus en plus sur les hommes) sont irréalistes, inatteignables et très destructives. Il est donc primordial de porter une attention particulière aux troubles alimentaires. Malheureusement, ce sujet est encore tabou et caché dans notre société dite libre. L'anorexie est un masque cachant fréquemment une dépression, un cri à l'aide et un désarroi profond qui plonge l'individu dans un cercle vicieux infernal. Aujourd'hui, je garde les apprentissages et les leçons de vie que j'ai appris au travers l'anorexie. ANEB m'a permis de retrouver ma vraie identité (n'ont pas celle d'anorexique) et mon goût de vivre. Maintenant, j'ai le courage de parler de mon expérience et de témoigner que je suis une preuve vivante qu'avec les ressources nécessaires, il est possible de surmonter l'insurmontable.
En dernier lieu, je souligne l'importance de considérer les troubles alimentaires au même titre que toute autre dépendance. Il ne s'agit pas d'un caprice de ne pas vouloir manger ou d'un manque de volonté. L'anorexie et la boulimie sont des problématiques sérieuses, voire mortelles, qui demandent d'être entendues et exposées pour ce qu'elles sont. Un grand travail de sensibilisation, de prévention et de traitement doit être fait. Si on se fit à la tendance actuelle, en ce qui a trait à l'image du corps et à la valorisation de la minceur (jeunesse), les besoins grandissants amplifieront l'urgence en terme de besoin thérapeutique. Les bénévoles ne courent pas les rues et les troubles alimentaires commencent de plus en plus jeunes chez les deux sexes. Il y a beaucoup à faire, mais je préfère croire que tout est possible!
En toute sincérité et un grand merci à ANEB,
Nathalie Lapierre
Montréal, le 21 août 2003 |